L'art de la ritournelle




Bon, ce qu’il y a de bien cette année à la Nouvelle Star, tout le monde la sait déjà, c’est Christophe. Un corps qui a du mal avec la télé, mais pas seulement : avec la scène, avec tout ce qui l’entoure. Un corps, autrement dit, qui ne fait pas lien. La télé, on le sait, n’est jamais meilleure que lorsqu’elle ne sait pas trop quoi faire d’un corps qui n’est pas taillé pour elle, qui ne bouge pas avec elle. Elle laisse faire, dans ce cas. Se recule un peu et nous laisse mieux voir de quoi il s’agit. Christophe, c’est une voix qui ne correspond pas à l’image, surtout pas au corps qui la porte, et, tout le monde déjà le sait, la voix du troisième sexe.
Il semblerait dès lors que la télé se soit engouffrée dans ce hiatus incarné entre l’image et le son, ait suivi Christophe et repris au vol son implicite proposition, clairement formulée mercredi dernier par le surprenant Alain Manoukian : en gros, l’idée que cette fois il faut prévoir large, puisque voici de quoi plaire aux « branchouilles », ceux qui verraient en Christophe un épigone de Jarvis Cocker perdu au milieu d’un karaoké géant. Certes, la petite phrase se positionne toujours depuis le point de vue des masses et du marché (la petite pique contre les « branchouilles », et l’appel du pied en direction de ceux-là comme élargissement du cœur de cible), il n’empêche que c’est dit, et que dans son souci réellement démocratique, l’émission veut sincèrement plaire à tout le monde. Ce souci de plaire sans quitter des yeux le consensus, et surtout sans changer à aucun moment de point de vue (par exemple celui du jury expliquant que le single des candidats est une bouse), cette manière qu’a Nouvelle Star de résolument camper sur sa position d’émission de variété populaire tout en appelant de ses vœux un rencontre possible avec d’autres téléspectateurs, est ce qui en fait tout le prix. A l’image de Christophe, elle veut être un carrefour, un point de rencontre. Un vortex où tout se mélange (genres, musiques, et même discours) ; du reste, voilà bien une émission qui n’a pas peur de l’hétérogène, puisqu’elle emprunte aux jeux à l’ancienne (les buzzeurs sur lesquels appuient les membre du jury derrière leurs pupitres, dans la position des joueurs d’hier à leurs tours joués – par les candidats, par l’émission), à la variété, à la télé-réalité, au concert filmé.
Manoukian, encore lui, s’est mis à citer Deleuze comme si de rien n’était, reprenant pour je ne sais plus quelle candidate le concept de « déterritorialisation » propre, si mes souvenirs sont bons, à ce que le pop philosophe appelait la « ritournelle ». Il en va de même pour l’émission, capable d’un corps à l’autre de changer de territoire comme si elle zappait ses propres spectateurs, au rythme de sa ritournelle à elle. Son ancrage populaire ne l’empêche en rien d’embrasser qui elle veut : voilà bien un programme qui sans doute aime tout le monde, sans démagogie (on presque). Simplement parce que ses différents territoires s’interpénètrent, où comme jamais la musique est ce qui rassemble. Ici, Nouvelle Star devient l’expression la plus créative du consensus comme pierre angulaire de tout programme télévisé. Sa mise en scène épouse une tactique de l’embrassement qui ne cesse d’opérer des allers-retours entre le visage du candidat, son corps, ses musiciens et son public. Tous n’arrêtent jamais de se renvoyer la balle, par le biais de la musique : la balle, c’est-à-dire l’image, qui n’oublie jamais vraiment d’où elle vient. Chaque chanteur, chaque chanteuse a son histoire, et la scène en propose le palimpseste, sur fond d’écrans qui dévoilent, entre le plateau et les coulisses, quelques moments-clés du parcours accompli : ces images qui manquent pour que Christophe, Cindy, Bruno ou Dominique en soient arrivés là.
La vérité musicale de l’émission, par ailleurs, est moins à chercher du côté du remix (et de ses variations afférentes, catégorie par trop intellectuelle) que de la passation. C’est le propre de la ritournelle, telle que la conçoivent Deleuze et Manoukian : elle transite d’un territoire à l’autre, par ces corps qui à présent la récupèrent, la passent à d’autres, toujours ailleurs. C’est toute l’idée de Nouvelle Star, son excellence pop : si une chanson est populaire, c’est qu’elle ne laisse pas de faire le lien entre la star et le peuple, où la chanson n’est plus affaire de corps incarné mais devient l’essence même du consensus, l’expression d’un territoire dont les frontières ne cessent de s’écarter, à l’image de cette scène retrouvée avec bonheur chaque mercredi, scène où la star n’est jamais mieux représentée que cernée par son public : parmi nous.



Commentaires
N'assistons-nous pas à spectacle si bien ficelé que nous détectons à peine la mise en scène de l'infériorité de l'autre? Car ne nous voilons pas la face : les candidats recrutés sont majoritairement issusde d'une frange défavorisée de la population.
Certes, on pourra toujours me dire que, contrairement à la Vénus Hottentote, Loana a choisi de se montrer... Et pourtant, je me dis que si la forme a changé, le fond lui est toujours le même.
Ce que vous dénoncez, c'est la notion même de spectacle. Libre à vous.
Où voyez-vous, concrètement, une "mise en scène de l'inférirorité de l'autre ?"
Je n'ai pas vu des gens nécessairement issus de classes défavorisées dans ces programmes. Ils viennent plutôt de la classe moyenne.
Avez-vous vu l'émission ? (qui n'a rien à voir avec le Loft...)
Je n'aime pas La nouvelle Star (alors que j'avais beaucoup aimé les Colocataires), trop de strass, une lumière insuportable,mais votre approche, je conçois tout à fait que l'on ne puisse aimer ce type de programme, est la seule qui ne soit pas pertinente!!!!
jeudi, cette semaine -donc ce soir
plaisir (et certitude) de lire, de sandrine à toi, des choses intelligentes sur ce programme étonnamment hors normes
lh.
Votre paragraphe,
"si une chanson est populaire, c’est qu’elle ne laisse pas de faire le lien entre la star et le peuple, où la chanson n’est plus affaire de corps incarné mais devient l’essence même du consensus, l’expression d’un territoire dont les frontières ne cessent de s’écarter, à l’image de cette scène retrouvée avec bonheur chaque mercredi, scène où la star n’est jamais mieux représentée que cernée par son public : parmi nous.",
le résume à la perfection.
Jean-Philippe (comme V for Vendetta, coincidence des sorties), ne parle que de cela, d'idole et de communion. Jean-Philippe, tout comme V, c'est moi, c'est vous, c'est eux, c'est nous.
A la fin, V brûle le parlement anglais, Johnny enflamme le stade de France (lieu ô combien symbolique)...
Des films français comme Jean-Philippe, malgré sa relative médiocrité formelle, je voudrais en voir plus souvent. Un avatar de cinéma "bête" cherchant son inspiration à Hollywood (la comédie fantastique, "de la vie est belle" à "un jour sans fin"), à l'instar d'un Johnny ne jurant que par le rock américain.