L'Hôpital et ses schizos
De toute évidence, un âge d’or est en train de se terminer : celui des séries américaines. Laquelle choisir alors, pour finir en beauté ? La seule qui se sait dernière, précisément : Dr. House.
Rarement, une série aura été à ce point synchrone avec son histoire. C’est toute une mémoire, hier réservée au geeks, aujourd’hui très largement transversale, qui est convoquée par le Dr. House et son équipe : L World, 24, Big Love, Les Sopranos, on ne compte déjà plus les références amusées qui parsèment ici les dialogues, et l’on constate que les scénaristes ont fait feu de tout bois, jusqu’aux séries les plus récentes ; c’est que le temps presse, il faut trouver sa place dans un flux toujours plus important[1]. C’est aussi qu’il faut attraper quelque chose de ce langage référentiel qui a contaminé de nombreuses conversations depuis quelques années, une manière de choisir son camp, luttes acharnées entre pro et anti (-24, Six Feet Under, Dexter, Desperate Housewives, chacun ira de ses propres références), manière aussi de se dire, d’en appeler d’abord à un cercle d’initiés qui va peu à peu s’élargissant, selon le rapport que chacun a aux séries (et à Internet) ; enfin, de faire la course, d’être dans une sorte de vitesse qui ferait aux yeux des autres ce que je suis, un nouveau snobisme qui consiste à (sa)voir avant les autres, à être toujours en avance. De là que Dr. House épouse cette même vitesse, et se sachant arrivée à la fin de quelque chose, pique un sprint narratif unique en son genre : ici les séries qui immédiatement précèdent sont déjà entrées dans les conversations, osons même dire le langage courant.
Car c’est le langage, le vrai sujet de Dr. House, et non pas le corps, qui de toute façon, n’a jamais vraiment été un motif très viable pour la télé ; non, à la télé (celle des plateaux), c’est le langage qui se donne à voir, circule, anime ces hommes et ces femmes troncs qui tiennent tout juste dans le cadre, et dont ils ne sont, somme toute, que l’arrière-fond d’où la société parle sans trêve, trouvant moins dans les corps (la société n’est pas un corps, justement parce qu’elle est une machine) que dans l’anima d’une parole promise à la répétition, le lieu de son réel accomplissement. A la télé, ce qui est dit souvent se répète, comme dans une perpétuelle chambre d’écho. C’est repris ailleurs, ça peut devenir slogan, bannière, au reste, ça se discute rarement. Voilà de quoi se sait contemporaine une série comme Dr. House. Le bon docteur, ne sort d’ailleurs jamais sans son poste de télé miniature, sur laquelle il regarde avec passion une antique série hospitalière, qui ne doit rien à Urgences : c’est précisément au croisement du soap de jadis et d’Urgences, que pourtant se tient une série comme Grey’s Anatomy, la voisine de celle qui nous occupe, sur les grilles de nos programmes. Et cela, précisément, Dr. House le sait encore, qui déplace subtilement les enjeux de sa rivale, pour inventer son propre territoire : il ne s’agit plus seulement d’opérer la greffe de différentes vitesses (lenteur programmée des histoires amoureuses conjuguée à la vitesse d’exécution d’une série réaliste comme Urgences), mais d’aller plus loin, en partant du langage comme objet et véhicule du désir.
Il s’agit d’abord du langage pour ce qu’il est : un lieu de pouvoir. Pouvoir de décision, sans cesse remis en cause, de manière à élargir le champ des possibles : celui qu’exerce House à l’endroit de sa supérieure directe, le Dr. Cuddy, qui dirige le service hospitalier. A ce premier langage, il faut joindre un second, qui a valeur d’adjuvant : celui de la séduction, qui ne vaut pas en lui-même, mais comme outil de persuasion, de construction de l’hypothèse. C’est pourquoi House ne cesse d’avoir recours à l’auditoire que constitue son équipe. S’il joue à l’occasion la carte féminine (avec Cuddy bien sûr, mais aussi Cameron, la seule femme de sa garde rapprochée), c’est d’abord parce qu’il veux jouer sur les différences de sexe. Précède ainsi toute prise de parole, une connaissance précise des forces en jeu. House a besoin de la contradiction, il joue collectif : en ce sens, il ne s’agit pas d’un personnage égocentrique, bien au contraire. C’est pourquoi le premier réflexe qui cueille le spectateur n’est pas le bon ; il ne s’agit pas d’attendre le moment où House va se tromper, puisque l’erreur fait parie du programme : elle est fréquente, et participe de fait à la construction progressive d’une solution au problème posé par tel ou tel symptôme ; la contradiction permet à House de mettre à jour ses erreurs ou celles des autres, indifféremment.
Au reste, rarement une série aura à ce point saisi tous les enjeux du langage, à partir d’un microcosme donné. Il s’agit donc de mettre un nom sur ce qui fait symptôme, d’appeler par son nom une maladie qui se cache, sous les aspects d’une ou de plusieurs autres. A partir de là, le corps devient le lieu où l’hypothèse formulée est mise à l’épreuve, un lieu qui doit recueillir la vérité du langage, en ce que les mots correspondent en effet à ce qu’ils sont censés recouvrir. On se rend très vite compte que le corps n’a pas de langage propre : ce qu’il « dit » de lui n’a bien souvent que peu à voir avec la vérité. Comme l’énonce régulièrement le Dr. House, « tout le monde ment » ; d’abord parce que le langage n’est pas un lieu, contrairement au corps, mais la stratégie précise qui répond à un enjeu donné. C’est cet enjeu, indépendamment de l’arbitraire lié à la maladie, que cherche à débusquer House, autrement dit ce qui préside, pour parler comme Deleuze, à une nécessité. Ici, la maladie est aussi une création, au sens où il faut moins la découvrir qu’en passer, pour l’atteindre, par une série d’hypothèses, et la faire exister, un fine, toujours par le langage. Si dans le corps quelque chose s'organise en système, alors il faut trouver ce qui a nécessité ce système. C’est le langage, dès lors, qui en permet l’élaboration, en tant que leurre le plus souvent. C’est lui qui délire le corps : il délire ainsi une machine, et voudrait la réinventer comme théâtre : à House, dès lors, de remonter à la source pour déterminer la profonde nécessité de ce qui n’est jamais qu’une mise en scène. Il en va alors des corps malades comme des corps sains. Ici le mensonge contamine tout ; chacun a ses raisons, il appartient à House de les découvrir, à l’image de Sherlock Holmes, son pendant littéraire[2].
En revenant à un pur principe sériel, Dr. House pourrait donner l’impression de ne faire que se répéter, indéfiniment. Mais la série procède moins par répétition du même (le schéma narratif, en apparence, est immuable, recommencé épisode après épisode) que par décalages progressifs : les choses cependant évoluent, creusent discrètement l’écart qui fait ainsi avancer la narration et révèle progressivement les personnages pour ce qu’il ne sont pas toujours en apparence. C’est peut-être là le génie propre de la série que de se révéler dans sa structure d’ensemble (au point de pouvoir être comparée, finalement, à une série "feuilletonnante", dont il ne faudrait presque rater aucun épisode) : de la répétition à la différence, rien n’est immuable quand tout semble l’être, tout peut être remplacé. En réalité, le Dr. House est bien le seul personnage réellement indéboulonnable, le seul qui s’appuie sur un pur système de pensée et d’appréhension de son entourage qui, s’il varie, n’engage en rien sa remise en cause. C’est un espace mental avant tout, la mise en place d’une « série cerveau » à la fois machine, donc (répétition, agencements programmés), et (coups de) théâtre (différence embusquée) : tout ici épouse en dernier recours le point de vue du génial et irascible docteur, tout est déterminé par son bon vouloir, plus capricieux qu’il n’y paraît au premier abord[3]. Car la série est beaucoup plus ample qu’elle n’y paraît : en réalité, sa structure prend le rhizome des vaisseaux sanguins pour modèle. A partir d’un « lieu cortex » (l’hôpital, théâtre du cerveau du Dr. House), la narration se déploie lentement, très progressivement, par le milieu. Elle repart comme autant de boutures sur la base de ce qui arrive aux personnages adventices. A tel point que derrière sa forme calibrée, la série fait preuve d’une fragilité permanente. Ainsi, le trio qui officie aux côtés du Dr. House devra bientôt se recomposer ailleurs (énorme début de la saison 4), et les choses se répéter, mais toujours différemment. Il importe peu à House d’avoir même un autre médecin comme interlocuteur : n’importe qui peut faire l’affaire (par exemple, un balayeur qui passe dans le couloir) s’il est capable, non d’apporter nécessairement la contradiction, mais au moins un point de vue qui étendrait son champ d’investigation. Tous les personnages vont bientôt être pris dans un jeu de chaises musicales pour occuper tour à tour le devant de la scène ; une scène, au reste, qui n’est jamais stable et peut aisément excéder l’hôpital (hilarante séquence de l’avion), voire expédier ses occupants hors l’enquête en cours sur telle maladie déclarée, pour les retrouver ailleurs. Ainsi, le spectateur s’habitue peu à peu à la répétition, d’abord parce qu’elle lui est un confort quand il s’apprête à voir ses habitudes violemment bouleversées (énorme début de la saison 4, je l’ai déjà dit non ?...). C’est que chacun n’existe pas sans House (exemplairement le Dr. Forman, qui a beau faire, ne peut s’empêcher de ressembler à son mentor, au point de chercher à fuir coûte que coûte cette ressemblance, qui chaque fois le rattrape). Tous pourtant ont le droit d’occuper le centre, lequel ne cesse de se déplacer : chaque médecin peut à son tour devenir patient (House lui-même), chaque patient, aux yeux de House, s’improviser médecin. Cette manière qu’à la série de déployer ainsi ses variantes en prenant tout son temps, d’engager ses personnage sur la voie d’une instabilité permanente, en fait un modèle de fiction totalement schizo : la comédie du langage distribue à chacun des rôles définis pour mieux les en défaire sitôt qu’une nouvelle situation peut les emmener ailleurs. Et c’est en cela que Dr. House surpasse toutes les autres séries : à la suite d’un âge d’or désormais révolu, elle seule sait à ce point fonctionner malgré tout au désir, en sachant très bien que le désir est d’abord une affaire d’agencements toujours réinventés, d’empêchements et de relances. Pas de doute : c’est encore en Amérique que Deleuze a été le mieux lu.
[1] L’heure n’est pas au deuil, même si quelque chose, très certainement, vient aujourd’hui se terminer ; après tout, le flot grandissant des séries ne peut que laisser de la place à des contre-pouvoirs, et le conflit qui oppose actuellement les scénaristes aux networks ne laisse pas d’indiquer l’atout considérable que constituent les premiers. Toutefois, il est à craindre que ces contre-pouvoirs ne soient que des niches, plus ou moins spacieuses, où se dira une résistance à l’extérieur de l’industrie et non plus dedans, loin du progressif et formidable consensus qui a représenté, à partir des années 90, un âge d’or désormais révolu.
[2] La série ne fait pas du tout mystère de cette influence : House et son collègue Wilson renvoient par quasi-homophonie au couple Holmes et Watson ; House habite au 221 B comme son modèle et se voit affublé d’un chien de même race ; l’un est cocaïnomane, l’autre dépendant d’un anti-douleur appelé « Vicodin » ; au reste, tous deux obéissent au même principe de déduction qui passe par l’observation avisée.




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