Travellings fatals

Avant Elephant (Gus Van Sant), il y eut Elephant (Alan Clarke). Proposé en super-bonus du DVD édité par MK2, de quoi transformer le téléviseur de votre salon en brêche ouverte sur l'indicible. Je ne sais plus qui a dit que la morale était affaire de travelling (je blague : chacun sait qu'il s'agit de Luc Moullet. Les petits malins ou les inattentifs qui auront pensé à Godard devront repasser. Lui, c'est l'inverse. Pour les autres, un quizz : dans quel article ?) Les travellings de Clarke, évidemment, ont à faire avec cette morale. Rappel des faits : le cinéaste filme, sur quarante minutes, une succession de meurtres apparemment gratuits, qui sans chaque fois obéir au même scénario, répondent de la même structure. Le meurtrier (accessoirement la victime) est filmé de dos, marchant rapidement vers sa proie (ou sa mort), en un long mais rapide travelling. Meurtre. On suit le meurtier qui repart d'où il vient. Plan fixe sur la victime. Chaque mise à mort marque l'arrêt du travelling, filmée dans la continuité du mouvement, inéluctable, sans apprêt particulier. La mise en phase du mouvement, fût-il fatal, avec la vie elle-même, puis la chute du corps une fois le cadre fixé, semblent la seule représentation possible, le résultat d'une adéquation implacable. C'est cela, la morale d'une image : l'adéquation d'une caméra et de ce qu'elle filme, sans que l'on puisse envisager même autre chose.
La succession, cependant, n'est pas le retour du même. Le film tire sa force de ses variations, dont deux au moins marquent le point culminant d'une oeuvre qui a moins pour sujet le meurtre que la mort elle-même :
1°) deux hommes marchent côte à côte dans la campagne irlandaise; au loin, la silhouette d 'un homme (celui qui va tirer). L'homme se rapproche, les croise. Leur marche continue un moment, on sait que l'un d'eux va mourir. La balle est tirée hors-champ, l'homme de gauche s'écroule.
2°) Le meurtrier s'approche d'un terrain de foot : on lui envoie la balle du pied, il la renvoie. Suit une série de passes, du tueur aux joueurs et ainsi de suite. Hitchcockien suspense d'un jeu de passe qui se double d'un second, beaucoup plus pervers, auquel est convié le spectateur : celui, bien connu, de la patate chaude. Qui aura le ballon assez longtemps sans le relançer aura sans doute droit à une autre balle en retour. Celle du tueur lassé de jouer.
L'indécision règne, à l'image de ces différents suspenses mis en place par Clarke. Règlements de comptes, meurtres gratuits ? C'est vers la seconde hypothèse que semble aller le film. A la toute fin, deux hommes arpentent les couloirs d'un hangar vide, rejoignent un homme qui semble les attendre. Là, l'un des deux hommes se place face au mur, l'homme qui les attendait tire. De la gratuité à l'abstraction, à l'absurde, Elephant dilue son sens mais ne perd jamais de vue son sujet : on est vivant, l'instant d'après, on est mort. Entre les deux une seconde, pas plus. Deux ou trois hommes qui se croisent. Effroyable facilité du geste qui apparemment conduit à celle de l'acte. Du geste à l'acte, entre tirer et tuer, le spectateur sent le sol s'effondrer sous ses pieds.
S.B.




Commentaires
(je rêve de faire voir ce film par le plus de monde possible)