Critique et mélanges (épisode 2)

A qui sert la critique ? elle peut aller vers le plus grand nombre à condition de se mouvoir, d’échapper au seul pré carré spécialisé. Le carrefour doit aujourd’hui être son premier territoire, et là il me semble que le blog peut constituer un terrain idéal. Celui d’une critique « sauvage », résolument non formatée, espace à la fois intime et public, un peu sur le modèle tenté par Daney (L’Exercice a été profitable, Monsieur, P.O.L) ; une critique pensée « au jour le jour », mobile et réactive. Car le carrefour est aussi bien ce qui distingue le cinéma aujourd’hui, sa manière d’être un peu partout à la fois : il semblerait que le cinéma ait réalisé l’idéal cinéphile moderne d’un rapport au monde entièrement constitué par lui.
La critique réactionnaire, telle qu’institutionnalisée aujourd’hui sous la forme d’une évidente paresse intellectuelle, veut sans oser l’avouer vraiment, refuser de regarder le cinéma comme mélange, plaque tournante aux multiples passerelles : elle préfère le penser comme une sentinelle, l’hypothétique et sans doute idéal garde-fou d’une fuite en avant, le lieu d’une distance, d’un retrait. A aucun moment elle ne met ce retrait en crise, ni ne se demande si les bases théoriques qui fondent sa pensée sont toujours opératoires aujourd’hui, ou du moins si elles n’ont pas besoin d’un recentrage sur les nouvelles pratiques. Evidemment, à nouveaux média nouvelles pratiques, dont toutes aujourd’hui sont considérablement transformées par un choix de plus en plus large. La lecture d’un récent ouvrage, La Culture des individus, par le sociologue Bernard Lahire, confirme ce qui tient pourtant de l’évidence : les pratiques culturelles sont de plus en plus « dissonantes ». Beaucoup oscillent entre les deux pôles de légitimité qui définissent la culture, au sens institutionnel du mot : entre culture « haute » et « basse », légitime et illégitime, chacun fait très souvent l’aller-retour. Au critique, alors, d’ignorer la répartition de ces deux pôles, d’excéder la notion même de légitimité culturelle, pour plonger au cœur des pratiques de ses contemporains, lesquelles n’ont de territoire que virtuel, ne cessent de se délocaliser d’un média l’autre. Ces délocalisations permettent de penser les frontières sociales comme plus poreuses qu’autrefois, et les pratiques qui vont avec ne se satisfont plus de l’ancienne prédestination pensée par Bourdieu (des Héritiers à La Distinction). Aujourd’hui, c’est la notion même de territoire (cf. entretien avec Jacques Derrida, Les Inrockuptibles n° 435), qui est en crise et sans doute, le cinéma avec lui, pour les mêmes raisons. Nous entrons dans l’ère du mélange et de l’hybridation, qui passe aussi par la dissolution d’un grand nombre de certitudes, où la refonte identitaire devient nécessaire. Les pratiques culturelles, qui de plus en plus passent outre leur déterminisme social, travaillent précisément à cette refonte, en refusant d’être définies seulement par l’institution (celle qui préside, précisément, à la légitimation de la culture), pour chercher avant tout le métissage.
(à suivre)…



Commentaires
Je viens de trouver cet article de Chris Darke avec un extrait qui fait un grand commentaire pour ton billet: