Critique et mélanges (épisode 3)

Faire de la critique aujourd’hui, c’est prendre en compte le profil dissonant des pratiques culturelles, lui tendre un miroir : nous devons plus que jamais nous poster partout à la fois, à seule fin de ne rien manquer d’un processus d’hybridation permanent. Là est la difficulté, qui demande au critique une polyvalence certaine, sans parler, parfois, d’une réelle schizophrénie. Si l'on veut, par exemple, constater la perméabilité du cinéma au jeu vidéo, il faut accepter de quitter la sentinelle cinéma pour se plonger directement dans l’univers de son apparent frère ennemi, quitte à parler de cinéma de l’intérieur même de ce qui n’est pas lui. Là seront visibles des connections inédites, une manière de repenser, non pas seulement le jeu vidéo, mais également le cinéma lui-même (ce que nous avons tenté il y a deux étés, par un hors série « Cinéma et jeux vidéo » des Cahiers). Cette posture suppose aussi une absence d’a priori qui n’exclue pas, ensuite, l’émission d’un jugement. Difficile mise à plat (laquelle fragilise bien des certitudes), avant d’énoncer une nouvelle hiérarchie de valeurs. L’exemple de l’hybridation cinéma-jeu vidéo est sur ce point très éclairante. On voit bien le premier contresens : ce n’est pas comparable, parce que, dit-on, le cinéma est le lieu du retrait, de la réflexion, quand le jeu vidéo serait celui de l’interactivité. Réduites à ces deux définitions, bien réductrices, les deux parties de l’hybridation s’annulent l’une par rapport à l’autre et la font échouer. Retour à la case départ : bien commodes, les certitudes ont vite fait d’annuler la pensée. Si l’on constate au contraire que l’interactivité n’est qu’un leurre, la chose devient possible. Nulle coquetterie rhétorique, mais la conclusion d’un examen approfondi et surtout, d’une pratique assidue. Que l’on soit mauvais joueur ou très bon, aux deux extrémités du spectre, le constat est le même : l’interactivité est assez peu opératoire dans le premier cas, où il est possible de préférer quelque chose de plus contemplatif (on aura tout loisir, alors, d’envisager le jeu comme le lieu d’un retrait). Dans le second cas, tous les possibles du jeu, fussent-ils proches d’une infinie ivresse, ne sont rien d’autre que le dépli de maints scénarios, autant de calculs préétablis, rien que du déjà écrit. Quant au cinéma, à supposer son retrait, on aurait vite fait de passer à côté. Sans évoquer les nombreuses tentatives qui, de Resnais à Gus Van Sant en passant par Marker, les frères Dardenne ou Mc Tiernan, ont pu mettre en place des dispositifs empruntés tantôt à l’esthétique tantôt aux principes narratifs propres à l’univers du jeu vidéo, (ceux-là même qui sont dits « modernes », Resnais au premier chef), il n’est qu’à considérer la participation du spectateur comme l’élément déterminant de la modernité au cinéma. En d’autres termes, sa nécessaire interactivité.
A suivre : je répondrai prochainement au post d’OJ sur la pop culture, lieu de l’hybridation la plus échevelée, laquelle me semble à moi aussi un modèle, afin de repenser la fonction critique contemporaine.
S.B.



Commentaires
Le cinéma et les jeux vidéo ne font pas toujours bon ménage, lorsqu'ils se copient l'un l'autre. en revanche, ils se révèlent particulièrement ingénieux lorsqu'ils empruntent à l'autre. Les séquences cinématiques de Metal Gear Solid Snake marquent de longues pauses dans le jeu. Le hard-core gamer en mal d'action s'ennuie, celui qui prête une attention au scénario du jeu s'en réjouit. Quant aux mouvements de caméra qu'on peut voir dans les jeux vidéo, ils copient avec bonheur ceux du cinéma (américain en particulier). D'ailleurs, un remake du premier volet de Metal Gear a été créé pour une console plus performante que la PlayStation1, et toutes les séquences cinématiques gagnent en qualité. Du pur cinéma.
P.S : je précise que je suis bien une fille car des rumeurs commencent à circuler sur mon compte... Ce n'est pas antinomique d'être une fille et de jouer. Ce que je préfère néanmoins, ce sont les jeux où il faut dégommer tout ce qui bouge !
Sébastien,
J'ai le hors série en question et suis honorée de parler à l'auteur de ces lignes. Néanmoins, et malgré ton argumentaire, je suis toujours réticente à mettre sur le même plan un film de Tourneur et un jeu vidéo, aussi remarquable fût-il (futile ?). Sinon, entièrement d'accord sur Silent Hill qui me fout toujours autant les jetons !
Maintenant, pour parler de LOTR, malgré toutes les imperfections (notamment l'inégalité de la qualité des effets spéciaux, due au fait que plusieurs équipes différentes y ont travaillé), cette triologie marquera l'histoire du cinéma pour être la première adaptation réussie de l'univers de Tolkien. Même si je reconnais les limites de ces trois films, je reste fan, car j'ai lu la trilogie au bon moment, cad en 1989, j'étais jeune... Ce genre s'adresse aux fans d'heroic fantasy qui aiment qu'on leur bâtisse un monde de toutes pièces qui reste cohérent, avec sa géographie, son histoire, ses légendes, ses cultures... Robert E.Howard, père de Conan, le fait très bien...
No offense, mais tu aurais pu te forger ta propre opinion en allant juger sur place. Je n'aime pas Breillat, pourtant il me semble nécessaire d'aller voir ses films pour défendre mon point de vue et savoir pourquoi je ne l'aime pas ;)
tu as évidemment raison, et il faudra bien que je fasse un tour au vidéo-club pour me faire une idée. Cependant, j'ai tout de même vu le premier volet, et sa laideur ne m'a pas donné, d'abord, l'envie d'aller plus loin. Bien entendu, je n'en fait pas un argument valable à l'encontre des deux suivants, j'ai simplement fait état de ma méfiance...
Strokkur, effectivement, FF au cinéma est au coeur de la chose, ce n'est pas pour rien qu'il a servi à illustrer mon post. C'est un film que j'aime beaucoup...
FF, je dirai juste que ce film, d'une beauté hallucinante, n'a finalement, rien à voir avec les jeux dont il tire son nom, puisque pas un seul épisode de cette saga forte de plus de 10 épisodes (j'en ai perdu le compte) ne se ressemble : univers différents, personnages différents, etc. finalement, ce film réussi a juste emprunté une licence connue, mais n'est autre qu'un fabuleux film de science fiction en images de synthèse.