De la lecture...

(Extrait)
Une fois, tandis que j’essayais de lui faire partager mon goût pour un poème de William Blake qu’elle trouvait « ésotérique », je lui dis :
- Tu vois, j’aime à voir ce tigre en toi - « Tiger, tiger » scandait le poème. Deux yeux dans la nuit, et l’effrayante symétrie de son pelage – c’est ce qui me plaît tu vois, comme tu peux être d’un coup si inquiétante, et c’est pas ta faute alors, je veux dire, tu n’y es pour rien. J’aime quand tu n’es plus là, quand il n’y a plus que tes yeux pour me regarder : tu vois, c’est ce que dit le poème, le regard du tigre te plonge dans l’âme sans que tu puisses rien y faire.
- Je vois. Ce poème, tu viens de me l’offrir : tu viens de m’offrir le sens qu’il a pour toi. Pas le sien, un poème ne dit rien d’autre que ce qu’il a à dire ; c’est comme si le tigre, tu l’avais apprivoisé, rien que pour moi. Tu vois, quand tu veux…
- Je veux.
- C’est ça. Jamais subir, toujours vouloir. Mais alors tous ces livres, tu les as voulus ? – elle me montre des yeux l’étendue de la bibliothèque.
- En un sens oui, mais pas forcément pour de bonnes raisons. Seulement maintenant qu’ils sont là, j’attends que leur raison se dévoile.
- Tu peux attendre longtemps…
- Pour certains d’entre eux, oui. Mais peu importe. S’il y en a qui ne se dévoileront jamais, d’autres le feront en temps voulu, à l’heure dite. Je crois dans la destinée des rencontres. Et s’il convient à certains de rester muets, et bien tant pis. Je sais qu’ils existent pour d’autres, c’est pas tellement grave. Au moins, les savoir tous là, en quantité, me donne plus de chances de rencontrer parmi eux celui qui me donnera l’occasion d’avancer.
- Je ne suis pas d’accord, on peut vivre avec un seul livre. En avoir trop, c’est risquer de ne pas les connaître.
- C’est parce que tu es une obsédée, dis-je en riant.
Elle se renfrogne. Me regarde comme si j’avais dit une bêtise.
- Il n’y a jamais qu’un seul objet d’amour.
S.B.



Commentaires
Pardon d'intervenir dans votre blog pour un "hors-sujet". Peu avant l'été, Sandrine Marques avait proposé que nous nous rencontrions pour discuter d'un texte sur le cinéma X au sujet duquel vos lumières m'auraient été très précieuses. Un contretemps a rendu cette rencontre impossible. Auriez-vous la gentillesse de bien vouloir m'écrire ? La rencontre qui n'a pas eu lieu en juin m'intéresse toujours aujourd'hui.
Cordialement,
Laurent De Sutter
P.S.: Pas besoin de vous féliciter pour votre blog : elles vont de soi.