Les heures grises





Se coudre les yeux
Et mourir un peu…
En dedans ;

Juste une chanson
Perdue dans le fond
D'une chambre d'enfant ;

Quelques souvenirs
De pages et de rires
Qu'il faut retrouver ;

Un peu d'amertume
Un parfum de brume
Des livres cornés…

C'est dans cet endroit
Que moi je te vois
Gonfler tes baudruches ;

Là devant ta glace
Tu fais des grimaces
Comme à tes peluches :

Celles qui dans le fond
De leur abandon
Ne pardonnent pas…

Les choses s'endorment
Elles perdent leurs formes
Tout autour de toi ;

Toi qui cherches encore
L'étoile du Nord
Au ciel de l'ennui ;

Un signe à présent
Pour pouvoir vraiment
Commencer ta vie.



S.B.

De la lecture...




(Extrait)

Une fois, tandis que j’essayais de lui faire partager mon goût pour un poème de William Blake qu’elle trouvait « ésotérique », je lui dis :

- Tu vois, j’aime à voir ce tigre en toi - « Tiger, tiger » scandait le poème. Deux yeux dans la nuit, et l’effrayante symétrie de son pelage – c’est ce qui me plaît tu vois, comme tu peux être d’un coup si inquiétante, et c’est pas ta faute alors, je veux dire, tu n’y es pour rien. J’aime quand tu n’es plus là, quand il n’y a plus que tes yeux pour me regarder : tu vois, c’est ce que dit le poème, le regard du tigre te plonge dans l’âme sans que tu puisses rien y faire.

- Je vois. Ce poème, tu viens de me l’offrir : tu viens de m’offrir le sens qu’il a pour toi. Pas le sien, un poème ne dit rien d’autre que ce qu’il a à dire ; c’est comme si le tigre, tu l’avais apprivoisé, rien que pour moi. Tu vois, quand tu veux…

- Je veux.

- C’est ça. Jamais subir, toujours vouloir. Mais alors tous ces livres, tu les as voulus ? – elle me montre des yeux l’étendue de la bibliothèque.

- En un sens oui, mais pas forcément pour de bonnes raisons. Seulement maintenant qu’ils sont là, j’attends que leur raison se dévoile.

- Tu peux attendre longtemps…

- Pour certains d’entre eux, oui. Mais peu importe. S’il y en a qui ne se dévoileront jamais, d’autres le feront en temps voulu, à l’heure dite. Je crois dans la destinée des rencontres. Et s’il convient à certains de rester muets, et bien tant pis. Je sais qu’ils existent pour d’autres, c’est pas tellement grave. Au moins, les savoir tous là, en quantité, me donne plus de chances de rencontrer parmi eux celui qui me donnera l’occasion d’avancer.

- Je ne suis pas d’accord, on peut vivre avec un seul livre. En avoir trop, c’est risquer de ne pas les connaître.

- C’est parce que tu es une obsédée, dis-je en riant.

Elle se renfrogne. Me regarde comme si j’avais dit une bêtise.

- Il n’y a jamais qu’un seul objet d’amour.

S.B.

Journal d'écriture





Ramener l’écriture à soi. Le plus difficile. Pas vivable en fait. Il ne s’agit pas seulement d’être seul, mais d’incarner cette solitude. N’être même plus soi, juste à côté, déplacé.

***

Paradoxe : l’écriture comme autre, pure altérité du représenté. J’écris ça, et ça me regarde, me dit ce que je suis (Rimbaud, plus tard et plus loin peut-être, Mallarmé). L’écriture comme art général du paradoxe, forme la plus pure d’atteinte à la justesse, sinon à la vérité. Plus et mieux que la contradiction, elle enclenche le clivage et le dépasse. Vérité du mélange, de l’hybride. Vaincre le hiatus, c’est-à-dire l’accomplir.

***

La métaphore comme essence poétique, pierre angulaire de toute littérature, paradoxe accompli. Théorème, ou axiome : plus les termes joints par la métaphore seront a priori éloignés, plus l’effet littéraire sera grand. Pauvreté des définitions scolaires : « comparaison sans terme de comparaison ». Faux : on ne compare rien, il ne s’agit pas de cerner une ressemblance mais de la créer. Processus alchimique. Rassembler ce qui est épars, mettre à jour ce qui fait tenir la totalité de tout temps ; disons plutôt, dans le présent absolu. Baudelaire théoricien (Correspondances), Rimbaud maître d’œuvre (L’alchimie du verbe).

***

Solitude de l’écriture, encore : pays désert, sans atmosphère. On ne peut y vivre, on ne peut pas non plus y mourir. On ne fait qu’y naître, perpétuellement. De là l’enfance, vérité de la chose écrite. Enfance de l’art. Reparcourir l’origine : non pas s’y ressourcer. Nul devenir à partir de la littérature. Elle est son début et sa fin.

***

En lisant, en écrivant. Julien Gracq. Beau titre. Ecrire, c’est « l’après-lire ». Difficulté d’être à la fois dans le présent de l’écriture (c’est-à-dire hors du temps) et dans l’après des choses déjà écrites (dans le temps, voire le contemporain). Pour l’heure, lire, et beaucoup. Après, ce sera trop tard. Lire Blanchot : « noli me legere. L’écrivain ne lit jamais son œuvre. Elle est, pour lui, l’illisible, le secret, en face de quoi il ne demeure pas » (in L’espace littéraire).

***

Lyrisme possible : à la condition que l’écriture sache se tenir droite. Elle ne doit plier sous le poids du « beau », celui-ci est une récompense, jamais un point de départ. La beauté tient de l’évidence, elle seule est simple, soutenue pourtant par la complexité du monde. Chacun doit pouvoir se dire : « tiens, c’est beau ». Atteindre le consensus (Hugo).

***

Lyrisme possible, mais dangereux donc. Nul n’entre ici s’il n’est musicien. Ou géomètre (Proust, Huysmans : l’œuvre comme cathédrale). Tentation du vide aussi, simplicité apparente de la neutralité écrite, règne de la dénotation (Perec, Shônagon, Ernaux). Difficile, encore, de passer de l’un à l’autre ; même folle ambition dans les deux cas. Ecrire, pour moi : chercher une troisième voie.

L...

C'est toi : peuplé désert des citadelles fantômes,
Qui de tes jaunes secrets incendie les souvenirs ;
Ceux-là qui passent, élevant les arômes
Dans tes berceaux de linge et me font revenir
Au creux des rues étroites ; et chaque nuit d'été
A rêver plus avant de ta grandeur repue,
J'espère en reculant, et chaque jour un peu plus,
T'aimer sans rien d'espoir pour me faire avancer :

Tu t'éloignes à nouveau. Que j'approche à ta rive,
Et tu t'enfuies, espiègle, parmi les sons de cloche,
Les tintements de métal que le soleil avive,
Les ding-dong du tramway, et le vent qui accroche
Ses notes au soupirail d'une maison ouverte,
Tandis que du piano, là-bas dans l'arrière-cour,
Une tristesse ancienne nous appelle au secours,
Et danse un peu le soir au refrain de nos pertes.

Toi dont je tais le nom qui résonne d'un autre.

S.B.

Eh va donc, Papa ! (Retour sur Shining)




1980 : la décennie s'ouvre sur un cauchemar familial sans précédent. Le père (sous les traits de Jack Nicholson), en est la cause. Le film s’appelle Shining, il est de Stanley Kubrick, et la publicité dit de lui qu’il « a fait trembler l’Amérique » : on aimerait reprendre ici ce slogan de la Warner à notre compte. Car si dans Shining l’Amérique tremble, ce n’est pas tant de peur que de mal. Ici la psychanalyse fait son trou, qui d’une histoire de famille n’hésite pas à passer à la nation toute entière. Autrement dit aux fondations idéologiques de sa représentation, à sa trinité qui peut aussi être vue comme la quadrature du cercle : père, mère et fils, inévitable équation formelle de ce qui doit tenir contre l’adversité. Autant dire qu’à ce moment, l’Amérique en a besoin, ce moment que choisit précisément Kubrick pour mettre la machine idéologique en crise, explorant la psyché malade d’une cellule familiale au bord de l’implosion. Le motif récurrent et spectaculaire des flots de sang qui surgissent d’un ascenseur revendique cette nécessité de l’implosion, du trop qui s’échappe, de l’intérieur. Ce contre-pied idéologique ne vas pas sans conséquences esthétiques qui font entrer le film dans la modernité du genre.







De la crise du père, Kubrick part pour évaluer la crise du cinéma qui l’accompagne. En lieu et place d’une figure tutélaire (qui serait, en gros, le genre du film de terreur), Shining s’enferme, se clôt sur lui-même, pour devenir une véritable machine dévorante : cette machine, qui va peu à peu engloutir le prédicat familial, c’est le père. Et à travers lui, la machine à écrire, laquelle n’est capable de reproduire qu’une unique phrase, obsédante et obsessionnelle : « work with no play make Jack a dull boy », que l’on pourrait traduire par : « travail sans loisir, rend Jack triste sire ». Folie et dépression n’engendrent que le retour du même, où la machine ne fait que se recycler, enfermant tout ce qu’elle contient dans une série de postures à jamais reconduites. Il n’en va pas autrement du labyrinthe comme motif principal, qui reproduit à l’extérieur, les couloirs de l’hôtel Overlook. Plutôt que de recycler, c’est le film qui se recycle, auto-satisfait : la crise n’est nullement le passage obligé d’un état à l’autre. Au contraire, elle constitue un état permanent, une reconduction meurtrière qui par conséquent de produit rien, reproduit plutôt. Au labyrinthe, il faut joindre la boucle : du premier, on ne peut désespérément pas sortir. Il en va ainsi du circuit narratif qui a la fin du film accomplit cette boucle par une dernière image : une photo de Jack datant des années vingt, période où l’hôtel fut construit. De la sorte, le personnage vient rejoindre, le sourire aux lèvres, les habitants permanents du lieu. Se faisant, Kubrick ne propose pas une fin foncièrement optimiste : l’épouse et le fils, menacés de mort par le père, ont certes réussi à s’échapper, mais c’est plutôt le film qui les exclut de la fiction, comme quelque chose que la machine narrative, après avoir tenté d’ingurgiter, rejette, car ne faisant pas partie de son programme. Seul le « programme-Jack », pour reprendre la formulation de Jean-Pierre Oudart, doit pouvoir se confondre avec le programme du film. Inversement, le « programme-Danny », pourrait être comparé à un virus, une donnée déviante qui aurait charge de détruire, de l’intérieur, le programme initial. Ce programme (se sauver, sauver sa mère, détruire son géniteur), est peu à peu dévoyé pour accomplir le programme suicidaire du père, et intégrer ainsi le film dans son déroulement autarcique. Le processus qui meut la narration se recentre en effet sur Jack Torrance, processus délibérément cannibale.






Du père, Jean-Pierre Oudart écrit : «Il en a plein la bouche de la chair de sa chair, de sa passion cannibale pour le corps de son fils.» […] Cette déclaration d'amour fou est saisie dans l'horreur du fantasme qui habite le père, dans l'horreur de cet objet : le corps du fils comme chair de boucherie.» Ce programme de dévoration qui meut la machine appelle à s’interroger. Quelle est-elle au juste, cette machine répétitive, qui cherche à avaler tout ce qui l’entoure ou voudrait la contredire ? Quel nom donner à cette machine cannibale, forte de son permanent recyclage, de son flux sans fin ? Oudart hasarde ici une hypothèse : « Je parlerai du film selon la manière dont je l'ai reçu, […] une émission de télévision, une vidéo géante, qui serait un film de terreur programmant une histoire de famille en fuite dans un délire de société. » Sans jamais craindre de tourner en rond, Shining intègre en effet l’esthétique télévisuelle, et prend acte de son essor, autant dire de son importance, à l’orée des années quatre-vingt. Le film programme l’accomplissement du recyclage comme figure majeure du cinéma à venir, sous l’influence (pas forcément néfaste) de la télévision. En cela, Shining s’offre au spectateur d’aujourd’hui comme un film largement prophétique, capable d’inventer le cinéma à l’aune de la rencontre entre télévision et installation vidéo. Son scénario n’est peut-être pas sans précurseur, puisqu’il emprunte, via le roman de Stephen King, au topos biblique d’Abraham, (et pourrait être revu comme un remake maniériste de Derrière le miroir de Nicholas Ray), mais malgré cela le film s’impose comme une matrice, la plaque tournante d’une pratique du recyclage étendue désormais à l’échelle de toute la production hollywoodienne.

Le circuit fermé de l’Overlook évoque en effet à plus d’un titre celui d’un musée, d’un « parc » d’exposition, où chaque pièce constitue une étape particulière, un moment particulier dans l’histoire de l’hôtel. Cette muséographie sous-jacente accentue par ailleurs l’idée d’un gigantesque tombeau, où chaque chose est archivée, doit prendre sa place à un moment donné, pour ne plus en sortir. Les chambres numérotées de l’hôtel ont chacune une image, sinon une histoire à offrir au visiteur, cet enfant qui au début du film rassurait sa mère : « les cannibales, je connais, j’ai vu ça à la télévision ». Au père de répondre, sarcastique : « Tu vois ? il connaît, il a vu ça à la télévision ». La scène a lieu dans l’habitacle restreint d’une voiture, quand le plan précédent la voyait filer sur les lacets de la route. Aussi, le cinéaste n’a de cesse de passer du plan d’ensemble au plan rapproché voire au gros plan. Ces allers-retours d’une échelle à l’autre établissent le contact entre cinéma et télévision, reliés entre eux par ces incessants travellings à la Steadycam, principale marque stylistique du film. L’enfant donc, est un habitué du médium télévisuel, qui est son point de repère face aux images. C’est par lui que la greffe va prendre entre les deux média. Lui qui va des chambres diverses faire l’équivalent d’un certain nombre de chaînes, parmi lesquelles il « zappe » à l’envi. Ces chaînes lui montrent moins des images, des plans, que des flashes, des signaux, que son pouvoir lui permet de capter. Il est en quelque sorte une antenne vivante, capable d’intercepter le flux mémoriel qui hante l’endroit. Le programme interdit par les parents (ou une autre figure de l’autorité : le cuisinier Halloran qui le met en garde au début du film), seul intéresse légitimement l’enfant. Ce qui s’est passé dans la mystérieuse chambre 237 (le meurtre par l’ancien gardien de sa femme et de ses jumelles), constitue le point d’origine de toutes les autres images proposées par les autres « chaînes ».




L’enfant, pour s’en sortir, doit dépasser l’interdit, autrement dit remonter à la base du programme destructeur dont il est la victime potentielle. Sa propre antenne, le shining, va devoir combattre l’antenne qui diffuse le programme en boucle depuis les fondations du lieu. Du cinéma (les travellings qui le suivent à la trace sur son tricycle, soit la réitération du labyrinthe) à la télévision (la boucle), Kubrick propose un parcours initiatique qui enjoint le film à trouver son propre dépassement. En d’autres termes, le cinéma doit sortir victorieux, s’échapper de l’emprise télévisuelle : c’est pourquoi le dénouement a lieu non pas dans l’hôtel, mais dehors, dans le labyrinthe proprement dit, sous la forme d’une course éperdue qui voit Danny échapper à son père. L’enfant finit par comprendre la nécessité de sortir du programme, quand le père s’est laissé enfermer par lui. La course finale déploie un appareillage de cinéma, seul capable de rendre sa liberté à l’enfant, ouvrant paradoxalement l’espace quand le père, en programme littéralement commandé, habitué à l’espace clos de sa psyché, ne peut par conséquent trouver la sortie. Cependant, il s’agit moins pour Kubrick d’opposer les deux média que de cherche à trouver (ce que son film montre dans la continuité), un point d’accroche opératoire, une manière de distribution des rôles.


S.B.

Critique et mélanges (épisode 3)




Faire de la critique aujourd’hui, c’est prendre en compte le profil dissonant des pratiques culturelles, lui tendre un miroir : nous devons plus que jamais nous poster partout à la fois, à seule fin de ne rien manquer d’un processus d’hybridation permanent. Là est la difficulté, qui demande au critique une polyvalence certaine, sans parler, parfois, d’une réelle schizophrénie. Si l'on veut, par exemple, constater la perméabilité du cinéma au jeu vidéo, il faut accepter de quitter la sentinelle cinéma pour se plonger directement dans l’univers de son apparent frère ennemi, quitte à parler de cinéma de l’intérieur même de ce qui n’est pas lui. Là seront visibles des connections inédites, une manière de repenser, non pas seulement le jeu vidéo, mais également le cinéma lui-même (ce que nous avons tenté il y a deux étés, par un hors série « Cinéma et jeux vidéo » des Cahiers). Cette posture suppose aussi une absence d’a priori qui n’exclue pas, ensuite, l’émission d’un jugement. Difficile mise à plat (laquelle fragilise bien des certitudes), avant d’énoncer une nouvelle hiérarchie de valeurs. L’exemple de l’hybridation cinéma-jeu vidéo est sur ce point très éclairante. On voit bien le premier contresens : ce n’est pas comparable, parce que, dit-on, le cinéma est le lieu du retrait, de la réflexion, quand le jeu vidéo serait celui de l’interactivité. Réduites à ces deux définitions, bien réductrices, les deux parties de l’hybridation s’annulent l’une par rapport à l’autre et la font échouer. Retour à la case départ : bien commodes, les certitudes ont vite fait d’annuler la pensée. Si l’on constate au contraire que l’interactivité n’est qu’un leurre, la chose devient possible. Nulle coquetterie rhétorique, mais la conclusion d’un examen approfondi et surtout, d’une pratique assidue. Que l’on soit mauvais joueur ou très bon, aux deux extrémités du spectre, le constat est le même : l’interactivité est assez peu opératoire dans le premier cas, où il est possible de préférer quelque chose de plus contemplatif (on aura tout loisir, alors, d’envisager le jeu comme le lieu d’un retrait). Dans le second cas, tous les possibles du jeu, fussent-ils proches d’une infinie ivresse, ne sont rien d’autre que le dépli de maints scénarios, autant de calculs préétablis, rien que du déjà écrit. Quant au cinéma, à supposer son retrait, on aurait vite fait de passer à côté. Sans évoquer les nombreuses tentatives qui, de Resnais à Gus Van Sant en passant par Marker, les frères Dardenne ou Mc Tiernan, ont pu mettre en place des dispositifs empruntés tantôt à l’esthétique tantôt aux principes narratifs propres à l’univers du jeu vidéo, (ceux-là même qui sont dits « modernes », Resnais au premier chef), il n’est qu’à considérer la participation du spectateur comme l’élément déterminant de la modernité au cinéma. En d’autres termes, sa nécessaire interactivité.

A suivre : je répondrai prochainement au post d’OJ sur la pop culture, lieu de l’hybridation la plus échevelée, laquelle me semble à moi aussi un modèle, afin de repenser la fonction critique contemporaine.

S.B.

Critique et mélanges (épisode 2)




A qui sert la critique ? elle peut aller vers le plus grand nombre à condition de se mouvoir, d’échapper au seul pré carré spécialisé. Le carrefour doit aujourd’hui être son premier territoire, et là il me semble que le blog peut constituer un terrain idéal. Celui d’une critique « sauvage », résolument non formatée, espace à la fois intime et public, un peu sur le modèle tenté par Daney (L’Exercice a été profitable, Monsieur, P.O.L) ; une critique pensée « au jour le jour », mobile et réactive. Car le carrefour est aussi bien ce qui distingue le cinéma aujourd’hui, sa manière d’être un peu partout à la fois : il semblerait que le cinéma ait réalisé l’idéal cinéphile moderne d’un rapport au monde entièrement constitué par lui.
La critique réactionnaire, telle qu’institutionnalisée aujourd’hui sous la forme d’une évidente paresse intellectuelle, veut sans oser l’avouer vraiment, refuser de regarder le cinéma comme mélange, plaque tournante aux multiples passerelles : elle préfère le penser comme une sentinelle, l’hypothétique et sans doute idéal garde-fou d’une fuite en avant, le lieu d’une distance, d’un retrait. A aucun moment elle ne met ce retrait en crise, ni ne se demande si les bases théoriques qui fondent sa pensée sont toujours opératoires aujourd’hui, ou du moins si elles n’ont pas besoin d’un recentrage sur les nouvelles pratiques. Evidemment, à nouveaux média nouvelles pratiques, dont toutes aujourd’hui sont considérablement transformées par un choix de plus en plus large. La lecture d’un récent ouvrage, La Culture des individus, par le sociologue Bernard Lahire, confirme ce qui tient pourtant de l’évidence : les pratiques culturelles sont de plus en plus « dissonantes ». Beaucoup oscillent entre les deux pôles de légitimité qui définissent la culture, au sens institutionnel du mot : entre culture « haute » et « basse », légitime et illégitime, chacun fait très souvent l’aller-retour. Au critique, alors, d’ignorer la répartition de ces deux pôles, d’excéder la notion même de légitimité culturelle, pour plonger au cœur des pratiques de ses contemporains, lesquelles n’ont de territoire que virtuel, ne cessent de se délocaliser d’un média l’autre. Ces délocalisations permettent de penser les frontières sociales comme plus poreuses qu’autrefois, et les pratiques qui vont avec ne se satisfont plus de l’ancienne prédestination pensée par Bourdieu (des Héritiers à La Distinction). Aujourd’hui, c’est la notion même de territoire (cf. entretien avec Jacques Derrida, Les Inrockuptibles n° 435), qui est en crise et sans doute, le cinéma avec lui, pour les mêmes raisons. Nous entrons dans l’ère du mélange et de l’hybridation, qui passe aussi par la dissolution d’un grand nombre de certitudes, où la refonte identitaire devient nécessaire. Les pratiques culturelles, qui de plus en plus passent outre leur déterminisme social, travaillent précisément à cette refonte, en refusant d’être définies seulement par l’institution (celle qui préside, précisément, à la légitimation de la culture), pour chercher avant tout le métissage.

(à suivre)…

Critique et mélanges (épisode 1)

Vieille question de la légitimité critique : à quoi sert-on ? La réponse, forcément édifiante, veut que l’on mette en place un discours là où il n’y en a pas : du signifiant dans l’échange, du sens, un mode d’emploi ; la critique comme manière de se sentir un peu moins seuls face à l’œuvre, de dégager, hors la relation verticale d’un soi et d’un grand autre, une horizontalité somme toute plus démocratique de partage du regard, qui répondrait au credo des parnassiens et des symbolistes de la fin du XIXème siècle (pas de « suffrage universel » dans l’art), par l’idée qu’un partage de sa réception est néanmoins possible ; faire valoir une part d’objectivité, une réalité de l’œuvre – une preuve - dans ce que des regards multiples peuvent avoir de commun. Si l’art vaut comme exception (Godard : à la règle de la culture), sa réception est dans l’ordre de la ressemblance, du point commun qui d’un regard à l’autre construit une vérité de l’œuvre. Faire de la critique revient donc à espérer que son regard, les opérations qui le constituent et dont l’écriture qui nous occupe, patiente, doit faire le relevé le plus précis possible, soient le lieu d’un probable échange. Belle fonction de la critique, et beau souci qui depuis toujours nous occupe : l’œuvre comme lieu de passage où rencontrer moins son propre regard que celui des autres, espérer ce moment, actualisé par le cinéma tel qu’en sa légende, de regards tous portés en même temps, vers le même endroit. Communion évidemment illusoire, mais qu’il faut penser dans l’exercice critique comme la seule manière d’appréhender l’œuvre dans ce qu’elle a d’irréductible : sa capacité à parler profondément, hors le langage, au plus de gens possible. Non pas au sens d’un « suffrage universel », d’une majorité écrasante (ce monstre froid, sans visage, ni même identité, cette suite de chiffres, le « public »), mais à celui de « plus, c’est mieux » : trois vaut mieux que deux qui vaut mieux que un, etc. La critique, c’est une solitude qui ne se suffit jamais à elle-même, une solitude qui se prépare à de multiples rencontres. « A quoi l’on sert » n’est donc pas tant la question. Plutôt : « à qui ».

(à suivre)...

S.B.