Journal d'écriture

Ramener l’écriture à soi. Le plus difficile. Pas vivable en fait. Il ne s’agit pas seulement d’être seul, mais d’incarner cette solitude. N’être même plus soi, juste à côté, déplacé.
***
Paradoxe : l’écriture comme autre, pure altérité du représenté. J’écris ça, et ça me regarde, me dit ce que je suis (Rimbaud, plus tard et plus loin peut-être, Mallarmé). L’écriture comme art général du paradoxe, forme la plus pure d’atteinte à la justesse, sinon à la vérité. Plus et mieux que la contradiction, elle enclenche le clivage et le dépasse. Vérité du mélange, de l’hybride. Vaincre le hiatus, c’est-à-dire l’accomplir.
***
La métaphore comme essence poétique, pierre angulaire de toute littérature, paradoxe accompli. Théorème, ou axiome : plus les termes joints par la métaphore seront a priori éloignés, plus l’effet littéraire sera grand. Pauvreté des définitions scolaires : « comparaison sans terme de comparaison ». Faux : on ne compare rien, il ne s’agit pas de cerner une ressemblance mais de la créer. Processus alchimique. Rassembler ce qui est épars, mettre à jour ce qui fait tenir la totalité de tout temps ; disons plutôt, dans le présent absolu. Baudelaire théoricien (Correspondances), Rimbaud maître d’œuvre (L’alchimie du verbe).
***
Solitude de l’écriture, encore : pays désert, sans atmosphère. On ne peut y vivre, on ne peut pas non plus y mourir. On ne fait qu’y naître, perpétuellement. De là l’enfance, vérité de la chose écrite. Enfance de l’art. Reparcourir l’origine : non pas s’y ressourcer. Nul devenir à partir de la littérature. Elle est son début et sa fin.
***
En lisant, en écrivant. Julien Gracq. Beau titre. Ecrire, c’est « l’après-lire ». Difficulté d’être à la fois dans le présent de l’écriture (c’est-à-dire hors du temps) et dans l’après des choses déjà écrites (dans le temps, voire le contemporain). Pour l’heure, lire, et beaucoup. Après, ce sera trop tard. Lire Blanchot : « noli me legere. L’écrivain ne lit jamais son œuvre. Elle est, pour lui, l’illisible, le secret, en face de quoi il ne demeure pas » (in L’espace littéraire).
***
Lyrisme possible : à la condition que l’écriture sache se tenir droite. Elle ne doit plier sous le poids du « beau », celui-ci est une récompense, jamais un point de départ. La beauté tient de l’évidence, elle seule est simple, soutenue pourtant par la complexité du monde. Chacun doit pouvoir se dire : « tiens, c’est beau ». Atteindre le consensus (Hugo).
***
Lyrisme possible, mais dangereux donc. Nul n’entre ici s’il n’est musicien. Ou géomètre (Proust, Huysmans : l’œuvre comme cathédrale). Tentation du vide aussi, simplicité apparente de la neutralité écrite, règne de la dénotation (Perec, Shônagon, Ernaux). Difficile, encore, de passer de l’un à l’autre ; même folle ambition dans les deux cas. Ecrire, pour moi : chercher une troisième voie.



Commentaires